Scénarisé par Steven Moffat
/!\ Cet article contient des spoilers
Depuis qu'il est aux commandes de la série, Steven Moffat expérimente. Il développe des atmosphères et des ambiances variées, il creuse des thématiques éparses qui finissent toujours par se mêler. Cette expérimentation constante se retrouve dans la construction même des saisons, comme le prouvent les différentes directions empruntées dernièrement : une saison six feuilletonnante, une septième saison articulée autour d'épisodes épiques et indépendants, etc... Pour cette neuvième fournée d'épisodes, le showrunner se tourne vers la dualité. Une myriade de doubles-épisodes parsèment cette année de diffusion, et l'aventure débute avec le premier d'entre eux, le bien nommé The Magician's Apprentice.
La scène : une période et un lieu indéfinis, tourmentés par une guerre qui semble sans fin. Au milieu du champ de bataille, un enfant apeuré, qui ne le serait pas ? La guerre n'est cependant pas le seul mal qui hante cette planète, et bientôt surgissent du sol d'abominables mains-mines. Ces créatures en forme de mains, recouvertes d'un immense œil grotesque au milieu de la paume, s'extirpent du sol et saisissent leurs victimes à la cheville, avant de les traîner de force dans les entrailles de la terre. Bientôt, l'enfant se retrouve encerclé. C'est le moment que choisit le Docteur pour faire irruption, et tenter de lui apporter son aide. Car nul n'ignore que le Seigneur du Temps répond toujours aux appels de détresse des enfants (un élément que Moffat ne tire pas de son chapeau, comme on peut le voir dans son épisode de la cinquième saison, The Beast Below). Le Docteur lance alors son tournevis sonique au garçon, et engage avec lui un dialogue pour le motiver à s'en sortir. "Comment s'appelle le garçon qui ne va pas mourir aujourd'hui ?", lui demande-t-il. La réponse résonne comme un glas fatal, et le visage du Docteur se décompose tandis qu'il entend les deux syllabes : Davros. Soit le créateur des plus grands ennemis des Seigneurs du Temps, les Daleks.
L'ensemble de l'épisode tournera autour du choix du Docteur. Faut-il sauver la vie du jeune enfant, encore innocent ? Un enfant dont l'esprit n'est pas encore dévoré par la guerre. Ou bien faut-il l'abandonner à son sort, voire l'assassiner, et sauver ainsi des millions de vies ? Si la trame scénaristique se veut claire et directe, le scénariste va s'amuser à perdre le spectateur dans des circonvolutions et détours qui auront pour tâche de donner une consistance à cet univers, tout en se permettant de faire durer le suspense de manière élégante. L'épisode pioche alors dans la mythologie de la série, de sa fondation jusqu'à son renouveau en 2005. Le spectateur visite des endroits connus, comme le Maldovarium, la Proclamation de l'Ombre ou encore la planète Karn. Sans oublier bien entendu le gros morceau de l'épisode, Davros évidemment, mais aussi Skaro. Moffat exploite ses propres créations, ne serait-ce que quelques secondes, pour justifier certains événements et prouver que ses idées passées ne sont pas jetées aux oubliettes, comme le prouve la présence d'un Dalek humanoïde dont la genèse survient au cours de l'épisode Asylum of the Daleks. Cette multitude d'éléments, personnages, lieux et concepts étoffent considérablement l'univers de la série, qui parfois se concentre trop sur des unités de lieux fixes. De plus, l'abondance d'informations assénée au spectateur permet de dissimuler la finalité de l'épisode, tandis que s'enchaînent les retournements de situation, tels que la conclusion bien sûr, mais aussi le retour grandiloquent d'un personnage qui venait tout juste de nous quitter : Missy.
Une Missy qui n'a rien perdu de sa superbe, et qui vole la vedette à une Clara bien vite dépassée par les événements. C'est d'ailleurs un point qui mérite d'être relevé. Depuis son apparition, Clara n'a cessé de prendre de l'ampleur dans l'univers de la série. Elle est la fille impossible qui a plongé dans la propre vie du Docteur pour le sauver tout au long de son existence. Elle est celle qui lui a inculqué sa curiosité, sa détermination et son courage, comme nous le prouve l'épisode Listen, tandis qu'elle rend visite à un Docteur enfant et effrayé. Elle a même eu droit à ses heures de gloire en se faisant passer pour son compagnon, à plusieurs reprises, d'abord dans Flatline, mais aussi et surtout dans Death in Heaven, et son générique déjà culte. Dans The Magician's Apprentice, tout commençait bien pour la jeune anglaise. Institutrice admirée par ses élèves, elle se fait rapidement contacter par U.N.I.T. qui ne peut contacter le Docteur sans elle. Elle parvient à retrouver le Seigneur du Temps caché dans le passé. Pourtant, dès sa rencontre avec Missy, Clara va chuter de son piédestal. Alors que les deux personnages discutent, Missy sort un étrange objet de sa poche, un testament de Gallifrey. Celui du Docteur, qui ne s'ouvrira qu'à la mort de celui-ci, révélant ses derniers secrets. Missy explique que selon la tradition, les testaments de Seigneurs du Temps sont envoyés à la personne la plus proche de celui qui va mourir. Entendant ceci, Clara tente de prendre l'objet, mais voilà qu'elle se fait électrocuter par une sorte de champ de protection. Le spectateur découvre alors que le Docteur a envoyé son testament à Missy. Outre la violente désillusion que subit Clara, cette dernière ne va à partir de ce moment que subir l'action. Entraînée de force par Missy dans les couloirs du temps, emprisonnée, elle ne comprendra même pas les sous-entendus que se lancent le Docteur et le Maître. Enfin, dans les dernières secondes de l'épisode, désemparée, elle ne pourra que courir et fuir, avant de se faire exterminer par les Daleks.
Missy, de son côté, revient, on ne sait comment. Elle élude elle-même la raison de son retour, se permettant d'envoyer balader les attentes des spectateurs, hommage aux séries du siècle précédent, dans lesquelles les antagonistes revenaient sans cesse. Le personnage révèle la relation complexe qu'elle entretient avec le Docteur, à la fois meilleur ami et ennemi juré. Steven Moffat va alors perpétuer sa réflexion sur l'identité, en ne définissant plus cette fois le personnage principal à travers ses actions, mais plutôt par rapport à ses interactions avec les individus qui traversent sa vie. Le Maître et Davros sont, finalement, les individus que le Docteur connaît le mieux. Ceux qui peuvent le définir. Davros le voit par exemple comme une créature affaiblie par sa propension à la compassion. Clara se rend compte qu'elle n'a pas le lien qu'elle croyait, ou espérait, avec son compagnon de voyage. Une notion déjà mise en avant par Madame Vastra, lorsqu'elle fait remarquer que la jeune femme ne connaît pas le nom de son ami (dans l'épisode The Name of the Doctor). Les convictions sont balayées tandis que l'épisode emprunte une voie difficile à saisir. Le Docteur paraît plus éloigné du spectateur, tandis que des scènes aux tonalités très différentes s'enchaînent. Ces séquences, bien que disparates, s'articulent tout de même autour d'une thématique qui fait écho à l'interrogation principale de l'épisode : ainsi, le dialogue entre Clara et Missy, la relation entre cette dernière et le Docteur, tout ceci reflète bien entendu le lien qui unit le Seigneur du Temps à Davros.
Un Davros qui mène la danse, incarné par Julian Bleach, déjà dans la peau du personnage durant la fin de la quatrième saison. Il joue ici un personnage fatigué, en fin de vie, animé par une rancœur tenace. Le passé de la série hante cet épisode, par la présence de cet ennemi tout d'abord, apparu pour la première en 1975 dans l'épisode Genesis of the Daleks, mais pas seulement. Le Maître fait lui aussi partie intégrante de la saga depuis 1971 et l'épisode Terror of the Autons. Mais l'épisode rend aussi hommage, d'une certaine façon, à toutes les incarnations précédentes du Docteur, à travers les écrans de Davros, mais aussi lors de la fête médiévale, où le personnage revisite ses vies passées. Tous ces éléments sont donc réunis autour de la chute du personnage qui au cours de l'épisode voit son TARDIS détruit, sa compagne mourir et le dernier Seigneur du Temps vivant se faire exterminer. Exterminer, un mot qui sera ici essentiel. En effet, dans un dernier sursaut de rage, et bien que ceci sera clairement élucidé lors du prochain épisode, le Docteur s'empare d'un canon Dalek, retourne voir le jeune Davros et le menace en hurlant "Exterminer !". Nul doute que c'est cette vision qui s'ancrera dans l'esprit du garçon et le poussera à créer la némésis du Docteur, donnant ainsi naissance à une boucle temporelle immuable dans laquelle le Seigneur du Temps est lui-même l’instigateur de la menace qui condamnera Gallifrey. En parlant de Gallifrey, rappelons que la recherche de celle-ci est le fil central de la série depuis l'épisode anniversaire diffusé pour les cinquante ans de Doctor Who. Aussi, lorsque le Docteur découvre que Skaro est de retour, alors que lui n'a toujours pas retrouvé sa propre planète, ceci accentue de manière tragique la chute du personnage. Chute qui ne cessera que dans les dernières secondes de l'épisode, lorsque le Docteur passera à l'action et cessera de fuir ou de n'être qu'un spectateur.
Car ce n'est qu'à ce seul instant que le protagoniste prendra les choses en main. Et tout tourne autour de ce jeune garçon terrifié et encerclé de mains-mines. D'abord, le Docteur lui lance son tournevis sonique, un objet qui aux yeux de l'enfant ressemble à une baguette magique. Ensuite, grâce à sa capacité à voyager dans le temps, le Docteur semble pouvoir se téléporter d'un endroit à l'autre, du moins aux yeux du jeune Davros. Davros, cerné par le désespoir et à la recherche de n'importe quel salut. Davros, jeune et influençable, impressionnable, qui malgré la guerre perpétuelle, voit le monde de ses yeux innocents. Aussi, lorsque le Docteur apparaît, accompagné de ses gadgets et pouvoirs inconcevables, tout ce que Davros voit à ce moment là, c'est un Magicien.
Enfin comment ne pas relever les réussites de l'épisode, telles que la Colonie Sarff et ce plan qui présente son visage se décomposer en plusieurs serpents, ou bien le retour de l'actrice Kelly Hunter à la Proclamation de l'Ombre, voire la nouvelle version du thème des Daleks depuis la saison quatre, remanié par un Murray Gold toujours inspiré par son poste de compositeur sur la série. Et tout ceci sans oublier les ruptures de tons incroyables qui rythment l'épisode, passant d'un Docteur festif jouant de la guitare électrique aux commandes d'un tank, à ce même Docteur suppliant pour la vie de ses amis. Incroyable.




