Écrit et dessiné par Jack Kirby
/!\ Cet article contient des spoilers
Un jeune homme à demi nu traverse à bord de son radeau une immense étendue d'eau, d'où s'extirpent ici et là les sommets d'antiques gratte-ciels orgueilleux, ainsi que les restes décrépis de la Statue de la Liberté. C'est ce tableau d'une puissance évocatrice cataclysmique qui lance la série Kamandi : The Last Boy on Earth, de Jack Kirby, en 1972. L'éditeur français Urban Comics publie la saga complète en deux volumes épais, simplement renommée Kamandi pour l'occasion. Bien que cette première itération de la série se compose de 59 numéros, Urban ne publie que les quarante premiers, signés Jack Kirby, qui travaillait alors pour DC Comics, éditeur à qui il a offert une myriade de projets novateurs et passionnants, tels que Le Quatrième Monde, O.M.A.C. ou The Demon. L'histoire de Kamandi prend place dans un futur inhospitalier et étrange, sur une Terre à présent conquise par la végétation et les animaux, alors qu'un Grand Désastre a éradiqué l'humanité.
Un jeune homme à demi nu traverse à bord de son radeau une immense étendue d'eau, d'où s'extirpent ici et là les sommets d'antiques gratte-ciels orgueilleux, ainsi que les restes décrépis de la Statue de la Liberté. C'est ce tableau d'une puissance évocatrice cataclysmique qui lance la série Kamandi : The Last Boy on Earth, de Jack Kirby, en 1972. L'éditeur français Urban Comics publie la saga complète en deux volumes épais, simplement renommée Kamandi pour l'occasion. Bien que cette première itération de la série se compose de 59 numéros, Urban ne publie que les quarante premiers, signés Jack Kirby, qui travaillait alors pour DC Comics, éditeur à qui il a offert une myriade de projets novateurs et passionnants, tels que Le Quatrième Monde, O.M.A.C. ou The Demon. L'histoire de Kamandi prend place dans un futur inhospitalier et étrange, sur une Terre à présent conquise par la végétation et les animaux, alors qu'un Grand Désastre a éradiqué l'humanité.
Les hommes civilisés ne seraient qu'une lointaine légende si Kamandi et son grand-père n'étaient pas les derniers survivants retranchés dans un bunker souterrain baptisé le Centre de Commande D, d'où Kamandi tire d'ailleurs son nom. Suite à une catastrophe qui reste, en début d'ouvrage, indéterminée, les animaux ont évolué et règnent à présent sur les terres américaines qui accueillent l'aventure. Ceux-ci s'organisent en factions, constituées autour d'une espèce en particulier (les lions, les gorilles, etc...), et érigent des territoires qu'ils gouvernent. Doués de parole, ils considèrent désormais les humains comme des animaux sauvages, ces derniers ayant régressé et n'étant plus capables que de faire preuve de bestialité, incapables de communiquer autrement qu'à l'aide de grognements et autres borborygmes dégénérés. Cet univers créé de toutes pièces par Jack Kirby dégage une délicieuse ambiance qui n'est pas sans évoquer la saga de La Planète des Singes (roman de Pierre Boulle publié en 1963, avant d'être transposé au cinéma), cependant l'auteur ne tarde pas à s'éloigner de cette influence évidente afin de donner vie à son propre monde, intelligemment construit sur plusieurs bases, qu'elles soient géographiques, sociales ou conceptuelles.
Bientôt, comme dans tout récit d'initiation classique, la figure du mentor incarnée par le grand-père de Kamandi, disparaît, tué par des loups pillards. D'ailleurs, ce personnage n'est pas nommé par Kirby, il est le seulement le grand-père, figure universelle de sagesse, de savoir et symbole d'un héritage culturel qui aidera Kamandi durant son voyage. La mort du grand-père se déroule durant une scène qui, indirectement, offre des informations essentielles au lecteur. Premièrement, c'est en ouvrant la porte du bunker, en s'ouvrant au monde, que la violence surgit dans la vie de Kamandi. Deuxièmement, c'est au cours de cette scène que le lecteur découvre la présence d'animaux évolués et anthropomorphes dont l'intelligence rejoint celle de l'Homme contemporain. Ainsi, bien qu'organisés en sociétés structurées, les animaux héritent de violence inhérente à l'humanité. En ce sens, et à travers touts les thématiques ou corrélations que va dépeindre Kirby, il apparaît clairement que les peuples animaliers qui gouvernent ce qu'il reste du continent américain s'érigent en un miroir de l'Homme et de ses aspects les plus primaires : esclavage, racisme, guerre, etc...
Et c'est de guerre qu'il est justement question dans le premier arc scénaristique de Kamandi. S'extirpant du bunker qui le protégeait depuis sa naissance, Kamandi découvre le conflit qui oppose les tigres aux gorilles. Les gorilles, c'est-à-dire les animaux qui ressemblent le plus aux hommes, représentent les barbares, une humanité loin d'être civilisée, et constitueront quelques-uns des plus grands dangers que devra affronter le dernier humain. Il est intéressant de relever toutes les situations qui font écho à l'Histoire de l'humanité, tant les animaux ne cessent de mimer ou de reproduire les faits historiques ou les erreurs commises par l'Homme. Ainsi, les tigres forment un pastiche d'empire, commandé par un dénommé César, qui organise des combats à mort au sein d'arènes dédiées à ces gladiateurs d'un nouveau genre. Si les gorilles évoquent clairement les barbares, les tigres peuvent représenter l'Antiquité. C'est un conflit racial qui oppose les deux espèces, conflit qui sera réglé avec audace et ingéniosité par Kamandi lui-même, à l'aide d'une machine à sous désuète, vestige d'un Las Vegas éteint, que les animaux prendront pour un artefact divin. Kirby ne se gênant pas au passage pour placer une critique visant ceux qui vénèrent l'argent. C'est durant cette première aventure, qui s'étale sur plusieurs numéros, que l'auteur dresse un atlas de cette Amérique sauvage, imaginant de nouvelles contrées dédiées aux différentes espèces d'animaux. En plus de rendre un peu plus concret l'univers de Kamandi, la présence de cette carte favorise l'imagination du lecteur, qui ne peut alors s'empêcher d'imaginer les épopées qui l'attendent dans les recoins éloignés et exotiques. Ce premier arc est aussi l'occasion pour Kamandi de rencontrer trois personnages secondaires essentiels.
Le premier se nomme Ben Boxer, c'est un homme nucléaire, au sens littéral, étant donné qu'il est doté de ce qu'il appelle un cyclo-cœur, capable de provoquer une fission et de le recouvrir d'une pellicule d'acier indestructible. Il est le guide, celui qui explique le monde à Kamandi, mais il ne remplace cependant pas le rôle de mentor, qui reste celui du grand-père du jeune homme. Ben Boxer est le premier ami de Kamandi, il est celui qui lui explique les règles en vigueur, mais il ne lui transmet pas de but, ni de morale. Teftan est un tigre, fils de César, qui lui aussi se prendra d'amitié pour le héros de cette aventure. Il incarne le premier lien que tisse Kamandi avec le monde animal, leur amitié constitue un symbole fort de tolérance, de fraternité et d'espoir, balayant les barrières imaginaires qui séparent deux espèces. Enfin, Fleur est une sauvageonne libérée par Kamandi, qui découvre alors le sexe opposé à travers son regard encore innocent. Bien qu'à moitié nue, Fleur n'évoque jamais la sexualité, elle s'érige conne un personnage humain, qui tente de s'émanciper de sa condition aux côtés de ce jeune homme blond qui lui apparaît plus fort et plus intelligent que tous ces congénères. Tout comme Kamandi est nommé d'après le bunker qui l'abritait (le Centre de Commande D - "D" qui se prononce "di" en anglais), Fleur tire son nom de la rose qui décore sa chevelure. Tous les quatre subissent les dérives futiles qui émanent de la guerre entre les tigres et les gorilles, dont les conséquences prennent une ampleur considérable : kidnappings, assauts, braconnage. C'est d'ailleurs durant un épisode dédié à la critique de cette pratique honteuse que Fleur trouve la mort, tandis qu'elle tente de protéger son héros d'une attaque de pumas. En inversant les rôles, en faisant des animaux les chasseurs et de l'Homme la proie, Kirby dénonce ardemment les atrocités commises par les braconniers.
Bien qu'affichant clairement son grand âge, la saga Kamandi brille encore grâce à l'imagination débridée que son auteur injecte dans ses planches et son histoire. Les traits parfois naïfs de Jack Kirby transmettent cependant une énergie constante, latente durant les scènes de transition, qui n'explose que lors des séquences d'action guerrières. De la même manière, le scénariste construit ses intrigues autour d'un plan qui ne tarde pas à devenir redondant : Kamandi s'engage dans des conflits qui ne le concernent pas, et achève souvent ses escapades dans des cages, prisons et autres geôles. Cette écriture délicieusement rétro n'entache heureusement en aucune façon la plaisir de lecture, tant les péripéties traversées par le personnage ne cessent de surprendre voire, parfois, d'émouvoir. La tragédie s'invite ainsi ponctuellement dans ce premier tome de la saga, la mort surgissant parfois au détour d'une case. Ainsi, Kirby brise un scénario qu'il a lui-même échafaudé en supprimant la jeune Fleur, un personnage dévoré par une curiosité et une envie de liberté intenses. Quelques chapitres plus loin, la mort de Klikklak frappe le lecteur par son aspect inéluctable et la détresse de Kamandi. Ces éclairs de noirceurs, couplés aux concepts que l'auteur dévoile progressivement, permettent à l'œuvre de s'extirper du schéma narratif en vigueur dans les années 70, malgré quelques facilités qui surgissent ponctuellement ici et là, l'exemple le plus évident étant les apparitions miraculeuses des alliés de Kamandi, qui font office de véritables dii ex machinas.
La suite très bientôt.
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